31   Jean Narrache,
« le poète des gueux »

100, rue Turgeon
Source : Jean Narrache. Un poète et son double. Émile Coderre.
Photo : Page couverture de la biographie de Jean Narrache par Richard Foisy.

 
 

 

Jean Narrache, de son vrai nom Émile Coderre, a été surnommé le poète des gueux. Il est connu pour sa plume acérée qui critiquait « avec un humour grinçant les inégalités sociales de son temps ». Ses poèmes les plus connus ont été écrits dans la langue populaire et ont obtenu d'énormes succès à l'époque.

Émile Coderre est né le 10 juin 1893. Les premières années de sa vie sont dramatiques. L'année suivant sa naissance, sa famille déménage dans le quartier Saint-Henri au 100, rue Turgeon. Au printemps de 1895, naît une petite soeur qui mourra un an plus tard dans un nouveau logement, sur la rue Annie (aujourd'hui, rue Irène). C'est dans le même logement, qu'il perd sa mère. Il a alors 4 ans. Suite à ce deuxième décès, la famille quitte le quartier. Mais les malheurs d'Émile ne sont pas terminés, car il perd son père à l'âge de six ans, et son grand-père peu après.

Le retour d'Émile Coderre dans Saint-Henri s'effectue en 1922 alors qu'il devient le gérant des deux pharmacies du docteur Trempe sur la rue Saint-Jacques. L'une de ces pharmacies était située dans le bâtiment occupé par la Pharmacie Paquette.

Les deux ans qu'il exercera à titre de pharmacien dans Saint-Henri sont pour lui le début d'une véritable révolution. C'est dans cette expérience qu'il puisera ses oeuvres les plus célèbres.

Voici comment son biographe Richard Foisy décrit ce passage à Saint-Henri : « Le voici sur le terrain, en contact direct du matin au soir avec toutes sortes de gens dont les problèmes sont multiples : chômage, famille nombreuse, manque d'instruction, salaire insuffisant, maladie, avenir bouché... « Lentement, lentement, ce fut comme une espèce d'envoûtement ; je me mis à vivre leur vie. » Non seulement il les observe, les côtoie, devient leur amical pharmacien du coin et presque leur ami, sinon leur confident, et non seulement il les écoute avec attention et longuement, mais il est sensible à la façon dont ils s'expriment, aux mots qu'ils emploient pour dire à leur façon ce qu'ils ont à dire. Car cette classe de défavorisés a une langue bien à elle, souvent incorrecte, inventive parfois même dans ses incorrections, charriant toutes sortes d'expressions imagées. Dans cette langue populaire, il y a un pittoresque qui n'échappe pas au lettré pharmacien qui a l'oreille exercée ; il repère les tournures amusantes, originales, qui font image. Si cette langue du populo de Saint-Henri ne se conforme pas toujours aux règles de la syntaxe et de la grammaire, elle a du moins ce mérite de faire passer directement du coeur aux lèvres ce que ressent celui ou celle dont elle est le moyen d'expression. »*

Émile Coderre est décédé en 1970.

Maison construit sur l’emplacement de la résidence de Jean Narrache
Maison construite sur l’emplacement de la résidence de Jean Narrache. (100, rue Turgeon).

Les deux orphelines (Jean Narrache)

« J'été voir « Les deux Orphelines »
Au théâtr' S.-Denis, l'autre soir.
Tout l'mond' pleurait. Bonté divine !
C'qui s'en est mouillé des mouchoirs !

Dans les log's, y'avait un' gross' dame
qu'avait l'air d'être au désespoir.
Ell' sanglottait, c'te pauvre femme,
Ell' pleurait comme un arrosoir.

J'me disais : « Faut qu'ell' soit ben tendre,
pis qu'elle ait d'la pitié plein l'coeur
pour brailler comm' ça, à entendre
un' pièc' qu'est jouée par des acteurs. »

« Ça doit être un' femm' charitable
qui cherch' toujours à soulager
les pauvres yâb's, les misérables
qu'ont frett' pis qu'ont pas d'quoi manger. »

J'pensais à ça après la pièce
en sortant d'la sall' pour partir.
Pis, j'me suis dit : « Tiens, faut que j'reste
à la port' pour la voir sortir ».

Dehors, y'avait deux pauv' p'tit's filles
en p'tit's rob's minc's comm' du papier.
Leurs bas étaient tout en guenille ;
y'avaient mêm' pas d'claqu's dans les pieds.

Ell's grelottaient, ces pauvr's p'tit's chouettes !
Ell's nous d'mandaient la charité
En montrant leurs p'tit's mains violettes.
Ah ! c'tait ben d'la vraie pauvreté !

Chacun leu z'a donné quelqu's cennes.
C'est pas eux-autr's, les pauvr's enfants,
qu'auront les bras chargés d'étrennes
à Noël pis au Jour de l'An.

V'là-t-i' pas qu'la gross' dam' s'amène,
les yeux encore en pâmoison
d'avoir pleuré comme un' Madeleine ;
Les p'tit's y d'mand'nt comm' de raison :

« La charité, s'ous plaît, madame » !
d'un' voix qui faisait mal au coeur.
Au lieu d'leu donner, la gross' femme
leur répond du haut d'sa grandeur :

« Allez-vous-en, mes p'tit's voleuses !
Vous avez pas hont' de quêter !
Si vous vous sauvez pas, mes gueuses,
moé, j'm'en vais vous faire arrêter ! »

Le mond' c'est comm' ça ! La misère,
en pièc', ça les fait pleurnicher ;
mais quand c'est vrai, c't'une autre affaire !

...La vie, c'est ben mal emmanché ! ** »


Activité pédagogique

  • Discuter du sens du texte.
  • Écrire un poème semblable, mais qui parle de la société d’aujourd’hui.
  • Il serait intéressant de commander les oeuvres de Jean Narrache à la Bibliothèque nationale du Québec et de préparer des activités de français à partir de son oeuvre.

________________________________
*Richard Foisy (2003). Jean Narrache. Un poète et son double. Émile Coderre. Tome 1 Éditions Varia.
** Jean Narrache (1932). Quand j'parl'tout seul. Éditions Albert Lévesque.

 
 
 

 

 

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