Le Devoir
Éditorial de Michel Venne, vendredi 26 novembre 1999
« Marchands de poison»
« L'étau va-t-il se resserrer sur les compagnies canadiennes
de tabac ? Le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, a fait
beaucoup de tapage à leur sujet cette semaine. Mais jusqu'où
voudra-t-il contraindre les activités de ces marchands de poison ?
M. Rock a orchestré cette semaine un savant coup
médiatique. En rendant publiques quelque 1200 pages de
documents incriminants pour les compagnies de tabac, il s'est
adjoint une vedette de la lutte antitabac américaine dont les
péripéties ont inspiré le scénario d'un film à succès (The
Insider/L'Initié) mettant en vedette Al Pacino et Russel Crowe.
Le véritable initié, c'est Jeffrey Wigand, un biochimiste,
ancien directeur de la recherche chez Brown and Williamson
(B&W), une importante compagnie de tabac aux États-Unis, qui,
après avoir été congédié, a révélé les méthodes employées par cette
industrie pour perpétuer son existence en courtisant les jeunes et en
modifiant la composition de ses produits de manière à entretenir
une accoutumance.
Wigand aime à répéter que la cigarette n'est qu'un
dispositif pour administrer de la drogue, en l'occurrence de la
nicotine. Il ajoute que les compagnies de tabac savent depuis
longtemps que leurs produits causent le cancer et tuent des millions
d'humains.
Cet homme doit aider le gouvernement fédéral à décrypter
le contenu des documents rendus publics le même jour par M.
Rock.
Le contenu de ces documents était déjà connu. En avril
dernier, un groupe de lutte contre le tabagisme avait dévoilé une
série de notes internes provenant des archives de la British
American Tobacco dont Imperial Tobacco, de Montréal, est une
filiale. Ces documents révélaient que cette entreprise avait
commandité des études comportementales sur les jeunes pour
découvrir comment leur donner envie de commencer à fumer.
Il y a une dizaine de jours, la même organisation (les Médecins
pour un Canada sans fumée) avait rendu publics d'autres documents
qui montraient que les compagnies de tabac avaient réalisé
des recherches pour augmenter l'effet de la nicotine et ainsi
accroître l'accoutumance des fumeurs.
Cette semaine, M. Rock avait l'air de découvrir ces
informations. Il a déclaré : "Nous commençons à voir l'industrie
du tabac comme elle est vraiment." Puis il a promis de « réagir en
conséquence»
Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela signifie que,
comme en Colombie-Britannique et dans plusieurs États
américains, le gouvernement canadien va poursuivre les
compagnies en justice pour recouvrer les coûts du système de santé imputables au tabagisme ?
Est-ce que cela nous mène à de nouvelles hausses de taxes
sur le tabac, sachant que chaque hausse de 10 % de la taxe
entraîne une baisse de 4 % de la consommation ?
Est-ce qu'il va réglementer la composition des cigarettes pour en
réduire la toxicité ?
Après tout, si les gouvernements adoptent allégrement des
lois pour réglementer le comportement des consommateurs (en
interdisant de fumer dans les lieux publics, au bureau, dans les
restaurants) ou pour surveiller le commerce du tabac auprès des
mineurs, pourquoi ne s'attaquerait-il pas au problème à sa source
en contraignant les activités de ces entreprises dont les produits
tuent 45 000 personnes au Canada chaque année, selon le
gouvernement fédéral ?
Jusqu'à présent, les gouvernements se sont bornés à
restreindre la publicité et à obliger les fabricants à afficher sur leurs
produits des mises en garde contre les effets nocifs de leur usage
pour la santé. Par le passé, les fabricants ont contesté avec succès les
restrictions à la publicité en invoquant la liberté d'expression.
Car le grand paradoxe dans cette histoire, c'est que si les
compagnies de tabac vendent librement du poison, c'est qu'elles y
sont autorisées. Leurs activités sont légales. Le commerce de leurs
produits n'est pas prohibé. Pour être plus efficace dans la lutte
contre les effets nocifs du tabagisme, l'État devra resserrer la
contrainte sur les fabricants eux-mêmes. »
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