5 Ancienne biscuiterie Viau

Source : Paul-André Linteau1  ; Atelier d’histoire Hochelaga-Maisonneuve.
Photo (RC) : L’ancienne Biscuiterie Viau

La Biscuiterie Viau a été fondée en 1867 par Charles Théodore Viau. Elle était d’abord installée dans le quartier Sainte-Marie. Ce n’est qu’en 1906 que la biscuiterie déménage dans la ville de Maisonneuve. L’histoire des Viau dans cette ville commence cependant plus tôt, en 1886, alors que Charles Théodore achète toutes les terres à l’est de l’actuelle rue Sicard, incluant des terres de la Longue Pointe, au-delà de la rue Vimont.

L’histoire de la famille Viau se superpose à celui de la ville de Maisonneuve et illustre bien le rôle qu’y ont tenu quelques grands capitalistes fonciers dans l’émergence de cette ville. L’historien Paul-André Linteau a bien cerné cette croissance phénoménale qui a enrichi ces grandes familles tout en conduisant à la faillite de la ville.

La famille Viau a vendu la biscuiterie à la compagnie Imasco en 1969. Celle-ci l’a revendue à Culinar en 1983. Finalement, Dare l’a rachetée en 2001 pour s’empresser d’y mettre la clé. Une autre histoire à succès qui laisse à réfléchir sur la pertinence de vendre à des intérêts étrangers pour quelques petits profits.

La biscuiterie centenaire est actuellement en train d’être transformée en condominiums.

Histoire
Une famille de capitalistes fonciers

La famille Viau ne s’est pas contentée de faire fortune avec son usine de biscuits. Elle fait partie des familles de grands propriétaires fonciers qui ont utilisé la ville de Maisonneuve pour la mettre à leur service afin de faire augmenter la valeur de leurs immenses terrains. Ces grands propriétaires ont en effet contrôlé la vie municipale de 1883 à 1915 jusqu’à ce que la ville soit si endettée qu’elle doive être annexée à Montréal, en 1918. Les règlements municipaux, les investissements de la ville, tout a été organisé pour faire augmenter la valeur des terrains des grands propriétaires et leur faire faire ainsi une énorme plus-value sur le prix qu’ils avaient payé ces terres.

Plusieurs noms de rues rappellent encore aujourd’hui certaines de ces grandes familles de propriétaires fonciers : Desjardins, Letourneux, Bourbonnière, Bennett, Morgan…

«  Industriel avant d’être promoteur, Viau était originaire de Longueuil. En 1867, il fonde la maison Viau & Viger devenue Viau et frère en 1873. L’entreprise se spécialise dans la fabrication de biscuits, bonbons et farine. Elle devient rapidement une des plus importantes maisons du secteur et son chiffre d’affaires annuel serait de 300 000 $ en 1894. »2

En 1886, Charles-Théodore Viau «  achète des frères Bruyère un vaste domaine situé à l’extrémité est de Maisonneuve (…). Le prix de vente est de 60 000 $ (…). Viau est également propriétaire d’un domaine de dimension semblable, contigu au précédent et situé sur le territoire de la Longue Pointe ; il y établira sa demeure. À l’origine, cette acquisition paraît être liée à un objectif d’intégration verticale de la production. »4

Viau y construit en effet une ferme dont les 40 vaches produisent le lait pour ses fameux biscuits.

«  À la fin du siècle, il lance un vaste projet d’aménagement de ses terres à Maisonneuve, mais il décède en 1898 avant de l’avoir mené à bien. L’affaire est prise en mains, en même temps que la manufacture, par la succession Viau animée par le beau-frère de ce dernier, Jean-Baptiste Deguise qui sera assisté des trois fils du fondateur. »2

En 1886, le «  domaine est alors situé dans une zone peu peuplée et les projets de développement urbain y auraient probablement été prématurés. L’arrivée du tramway en 1892 intègre plus nettement la partie est de Maisonneuve dans l’orbite de Montréal. La vente de terrains à bâtir devient alors possible. C’est probablement ce qui explique le contrat passé cette année-là entre Viau et le conseil de Maisonneuve quant à l’ouverture des rues et à la fixation des taxes. Toutefois, il faut attendre 1897-1898 pour voir Viau s’engager activement dans la promotion.

Il obtient d’abord du conseil l’ouverture de toutes les rues sur sa terre, de la rue Notre-Dame à la rue Ontario inclusivement. Ces travaux sont exécutés entre octobre 1897 et septembre 1898.

Deuxième étape, Viau obtient de l’évêque la création d’une nouvelle paroisse, Saint-Clément. Il se montre particulièrement généreux. Il donne 100 000 pieds de terrain pour l’érection de l’église et d’écoles. Pour assurer la construction du temple, il donne 5 000 $ et s’engage à prêter un autre 5 000 $ sans intérêt pendant dix ans et avec un intérêt de 1 à 4 % après cette date. Il s’engage en outre à fournir le logement du curé pendant cinq ans et à payer 800 $ par année pour le maintien du curé ; cette dernière somme sera réduite au fur et à mesure que le nombre de paroissiens augmentera.  »4

Il ne faut cependant pas imaginer que ce don est complètement désintéressé. La création d’une paroisse et la construction d’écoles sont deux éléments essentiels pour attirer une nouvelle population et vendre ses terrains.

«  Viau et, après sa mort (en 1898) , sa succession font une véritable planification de l’aménagement de la partie du domaine située à Maisonneuve. La bande de terre sise entre le fleuve et la rue Notre-Dame sera transformée en parc. Une forme de zonage avant la lettre est imposée aux habitants par le biais des contrats de vente.

Afin de rendre la construction des bâtisses aussi uniforme que possible et de donner un cachet de propreté, d’ordre et de bien-être particulier, les contrats de vente exigent de construire à dix pieds du trottoir et de n’ériger que des maisons de deux étages avec façade en pierre de taille.  »4

Les promoteurs de Maisonneuve sont généralement solidaires pour faire adopter des politiques municipales dont le fardeau retombera sur les locataires et les petits propriétaires, mais il arrive que leurs intérêts s’entrechoquent.

«  C’est ainsi qu’en 1899, la succession Viau veut faire ériger son territoire en municipalité distincte parce qu’elle croit que le conseil municipal n’est pas suffisamment intéressé au développement de l’est de la ville. »3

«  Le conseil municipal de Maisonneuve réagit vivement. Il engage deux avocats et fait circuler des requêtes auprès des contribuables pour s’opposer à cette séparation. Une rencontre a lieu à Québec entre les deux parties. »4

Suite à cette négociation, Maisonneuve accepte de fournir plus de services aux terres de Viau et ce dernier accepte de retirer son projet de loi.

«  Le développement de la terre Viau se fera donc dans le cadre municipal de Maisonneuve. Viauville – car le nom lui restera – conserve malgré tout un cachet particulier à l’intérieur de Maisonneuve. La nomenclature de ses avenues (numérotées de 1 à 5), sa plus grande homogénéité architecturale, son caractère résidentiel distinguent ce secteur de la partie manufacturière de la ville. (…)

Jusqu’en 1906, la succession Viau a réussi à conserver au quartier son caractère résidentiel. Cette année-là, sa manufacture de biscuits et bonbons, située à Montréal, est expropriée pour faire place à une nouvelle voie du CPR. Elle déménage alors ses installations à Maisonneuve, sur la 1ère avenue, au nord de la rue Ontario.

L’usine entre en opération en 1907. En 1909, elle compte 200 employés, 350 en 1913. «  Sans être un géant industriel, l’entreprise accapare entre 10 et 20 % de la production de l’industrie du pain, des biscuits et de la confiserie au Québec. »5

«  Deux autres entreprises s’installeront à proximité : Oxford Motor Car & Foundry Ltd et l’Air liquide. Malgré ces installations, Viauville conservera sa fonction essentiellement résidentielle.

Il semble bien qu’à ce moment, la succession Viau ait à peu près abandonné ses activités de promotion foncière, préférant remettre les rênes à une autre génération de promoteurs. C’est ainsi que le 11 août 1909, elle vent à J.L. Clément & Cie, 1207 lots situés dans la partie nord de sa terre pour 350 000 $. »4

Texte écrit par le président de Culinar, Michel Auclair, en 1992.



Les 125 ans de la biscuiterie Viau


C’est un peu par hasard que Charles-Théodore Viau fonde, en 1867, une biscuiterie qui va perpétuer son nom. En effet, en 1866, il achète le commerce où il travaille, soit l’épicerie Poupart, rue des Commissaires, à Montréal. Avec son associé, Toussaint Dufresne, il réoriente la vocation de l’entreprise vers la distribution de farine. C’est alors qu’en 1867, Charles-Théodore a l’idée de fabriquer du pain et des biscuits, car il est en mesure de s’approvisionner en farine à même les inventaires de son entreprise.

Les années qui vont suivre seront prospères, mais aussi très éprouvantes. Charles-T. cuit son pain la nuit et le livre à ses clients le matin venu pour ensuite ouvrir son autre commerce. L’esprit créatif de Viau donne naissance à un biscuit nouveau genre, le « Village » qui, encore aujourd’hui, fait les délices de milliers d’adeptes. Les affaires prospèrent tant et si bien que la boulangerie devient vite sa préoccupation principale.

En 1873, on ajoute la fabrication de chocolat et de bonbons à celles des biscuits et du pain, et la raison sociale Viau & Frère est adoptée. En 1875, un incendie dans la fabrique de la rue Notre-Dame freine la progression de l’entreprise. Quelques mois plus tard, on reconstruit et la production reprend.

En 1885, Charles-Théodore Viau est devenu un homme d’affaires reconnu. Il achète plusieurs exploitations agricoles dans les villes de Longue-Pointe et de Maisonneuve. (… À sa mort) son beau-frère prend la direction de l’entreprise. En novembre 1899, un second incendie vient ralentir les activités de production. On dit alors dans les journaux qu’il s’agit de l’un des sinistres les plus spectaculaires de l’histoire de Montréal mais encore une fois, on reconstruit en très peu de temps.

À son tour, Théophile Viau, le fils du fondateur, se transforme en inventeur. L’an 1900 va propulser l’entreprise vers de nouveaux sommets grâce à l’arrivée de l’« Empire », un produit constitué d’un biscuit recouvert d’une pâte de guimauve et enrobé de chocolat qui, éventuellement disparaîtra du marché pour être remplacé par un autre petit délice maintenant connu sous le nom de « Whippet ».

En 1906, la compagnie de chemins de fer du Canadien Pacifique acquiert les terrains et l’édifice abritant les bureaux et l’usine de la rue Notre-Dame. On procède alors à l’érection d’une nouvelle manufacture (l’édifice actuel).

En 1925, c’est l’acquisition d’une fabrique à biscuits de Joliette (…) et la constitution d’une société par actions qui a le nom de La Corporation de Biscuits Viau. La compagnie résiste au krach de 1929 et poursuit son essor. De nouveau, la raison sociale est modifiée et devient Viau Limitée afin d’éviter toute confusion car, ne l’oublions pas, si l’entreprise fabrique des biscuits, elle consacre aussi une bonne part de ses activités à la fabrication de produits de confiserie.

Les années passent et c’est ainsi qu’en 1952, l’usine fait l’objet d’une modernisation majeure de ses équipements et on construit également de nouveaux bureaux administratifs de l’autre côté de la rue Viau, travaux nécessitant des investissements de deux millions de dollars. En 1969, la compagnie Les Aliments Imasco se porte acquéreur de Viau qui, quatorze ans plus tard, passe aux mains de Culinar. (…)

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1. Paul-André Linteau (1975). Histoire de la ville de Maisonneuve. 1883-1918. Thèse de doctorat : Université de Montréal.
2. Idem, page 182.
3. Idem, page 198.
4. Idem, pages 208 à 211.
5. Idem, page 258.

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